Dans la fabrique du concert Chrono Trigger

Un concert, c’est deux heures, trois heures, mille heures de folie, de bonheur…

… mais c’est aussi plusieurs semaines ou même plusieurs mois de préparation intense !

Vous êtes-vous déjà demandé comment nous fabriquons nos concerts à Pixelophonia ?

Venez, on vous emmène dans les coulisses du concert ! Et pas n’importe lequel : l’impossible, l’imprévisible — et pourtant on l’a fait — concert, ou plutôt les deux concerts Chrono Trigger du… 29 AOÛT 2020 !

— Nebouldeneu, Julien & Patabrielle pour Pixelophonia

Quelques chiffres

Le concert narratif Chrono Trigger, c’est :

  • 1h de musique
  • 7 arrangeurs
  • plus de 40 thèmes différents
  • 95 247 notes
  • 1 562 mesures
  • 188 pages pour le chef d’orchestre !

Des clochettes arc-en-ciel

Mars 2020. Comme pour beaucoup d’orchestres, le confinement entraîne l’arrêt de nos projets en cours. Qu’à cela ne tienne, nous décidons de mettre ce repos forcé à profit pour réfléchir à nos futurs spectacles, avec en ligne de mire notre désormais traditionnel concert de rentrée suivant notre non moins traditionnelle Académie d’été.

C’est en définitive le moment idéal pour brainstormer sans vergogne sur une nouvelle formule de concert, idée qui nous travaille depuis un moment !

De réunion Skype en réunion Skype, la réflexion débouche sur le projet d’un grand concert d’un seul Tennant tenant, qui brasserait comme toujours les musiques d’un tas de jeu, mais les unifierait par une trame narrative, et intégrerait une foultitude de nouveaux mini-jeux interactifs… D’idées vagues en rêverie en dessins préparatoires en premiers essais, on en vient à budgétiser l’achat d’un set de clochettes arc-en-ciel.

Des clochettes, des clochettes ! ©thomann.de

Malheureusement, le temps passe et la situation sanitaire ne mieusit pas : pourrons-nous faire un concert à la fin du mois d’août ? Et si concert il y a, dans quelles conditions aura-t-il lieu ?

Le mystère reste entier jusqu’à la mi-juillet. Il nous apparaît de plus en plus clair qu’un concert interactif où le public chante, crie et danse ne sera pas compatible avec les mesures prophylactiques en vigueur.

Fin mai, nous décidons donc d’abandonner ce projet au profit d’un autre plus Covid-friendly. Bien évidemment, les fruits de ce travail ne sont pas perdus et s’en vont sagement hiberner au sommet d’un mont Tamaranch de google docs et google sheets en attendant des jours meilleurs…

Voyons voir, Conker’s Bad Fur D… Qui a osé ???

En séchant nos larmes, nous repensons à une “formule” que nous avions testée deux ans auparavant avec The Legend of Zelda: Ocarina of Time : un concert narratif “fleuve”, centré autour d’un seul jeu, nous apparaît soudain comme le moyen idéal de faire entrer un public masqué et physiquement espacé dans notre univers musical.
Nous nous donnons une petite semaine pour choisir le jeu autour duquel nous bâtirons ce nouveau spectacle : a priori, pas un Zelda, nous voulons explorer d’autres contrées. Une shortlist se dessine, et c’est finalement Chrono Trigger qui emporte l’adhésion : plusieurs de nos arrangeurs sont fans du jeu — dont ils ont déjà arrangé plusieurs morceaux pour l’orchestre — la musique est belle, le scénario se prête bien à une narration de concert…

Des choix difficiles

Chrono Trigger, c’est long ! La tâche est dantesque, l’OST du jeu dépasse allègrement les deux heures et demie.
Avec méthode et patience, nous entamons fin mai la longue procédure du choix des musiques : avant toute sélection, chacun des arrangeurs écoute l’intégralité des pistes musicales, listées dans un grand document, sur lequel il attribue à chaque piste une note (oui, bof ou non). Le but est double : il s’agit de permettre à ceux qui découvrent le jeu de s’en approprier l’univers musical tout en esquissant les premiers choix incontournables.
Dans le même temps, les fins connaisseurs de Chrono Trigger parmi l’équipe établissent une trame narrative du jeu et de ses musiques.

Mais rapidement, il faut se rendre à l’évidence : trop de morceaux du jeu sont incroyables, et un concert qui les inclurait tous nécessiterait pas moins de deux heures de musique. À moins de vouloir en faire un grand opéra, il nous faut hélas passer par la phase délicate du… charcutage.

Valse des étiquettes dans le TGV

Votez pour votre musique préférée ! (ou, comme Julien, ne vous mouillez pas)

Chrono Trigger, c’est très long… Comment concilier les musiques qu’on veut entendre avec une trame qui respecte celle du jeu ? Dilemme dans lequel on se retrouve indéfiniment plongé à Pixelophonia : on aime la musique, on aime le jeu vidéo, et on ne veut pas sacrifier l’un pour l’autre.

L’une des solutions envisagées est de s’appuyer sur les moments forts du scénario : de regrouper des événements séparés tout en réfléchissant à un déroulé musical équilibré ; il faut en effet faire coïncider le temps musical et son déroulé ample (à la manière d’une symphonie) avec le temps narratif beaucoup plus dense (beaucoup d’événements à faire tenir dans une durée très courte par rapport à la vingtaine d’heures de jeu minimum qu’offre Chrono Trigger). Un tel équilibre est difficile à trouver et on a peur de ne pas parvenir à faire descendre l’ensemble en dessous du seuil de l’heure.

Une autre solution s’offre à nous : raconter une histoire différente du scénario principal tout en restant dans l’univers de Chrono Trigger, qui est suffisamment vaste pour nous permettre de nous intéresser au développement d’un seul personnage. C’est ainsi que naît l’idée du projet Chrono Trigger : Le Destin de Magus. Mais un tel choix, en plus de demander un énorme travail d’écriture, nous obligerait à mettre de côté de nombreuses pistes musicales incroyables, et nous décidons de ne pas continuer dans cette direction.

Oh, les belles couleurs !

Et finalement, Chrono Trigger, c’est long, mais ça tient en une heure quand même.

À force de peser, soupeser, placer et re-déplacer les extraits, de compter la moindre seconde de musique, nous arrivons à recréer dans ses grandes lignes la trame complète du jeu. Il va de soi que nous avons opéré un peu alla Frankenstein : l’ordre des événements a particulièrement été recousu — en même temps, un jeu sur le voyage temporel… De manière générale, nous avons choisi de réaliser des regroupements par période (Présent, Antiquité, Futur…) afin d’éviter autant que possible les grands-écarts stylistiques.

Certains choix ont été motivés par des considérations musicales : de la préhistoire, on retient la rencontre avec Ayla et le concours de soupe pour en faire un intermède entre le combat contre Magus et l’arc narratif de l’Antiquité. Du premier voyage dans le Moyen-Âge, nous favorisons une ambiance d’exploration, contemplative, et évitons les combats dans l’Abbaye de Manoria : ainsi, nous réservons les Battle 01 et autre Boss Battle 01 pour la scène du tribunal (premier retour au Présent), qui devient un medley avec une tension et une énergie maximum.

D’autres choix ont été motivés par la narration : par exemple, la fin du segment de l’Antiquité s’éloigne musicalement des pistes de référence et incorpore des rappels thématiques pour préparer la rupture dramatique que représente…

Spoiler
la mort de Chrono.

De manière similaire, la quête de…

Spoiler
la résurrection de Chrono

est illustrée par l’association de trois thèmes : Sealed Door pour représenter la solitude et la désolation, At the Bottom of Night pour la tristesse (et aussi parce que c’est le plus beau thème triste du jeu) et Epilogue pour symboliser les retrouvailles émues des protagonistes.

En avant l’arrangement !

Nous sommes mi-juin, la trame du concert est terminée : il ne reste “plus qu’à” arranger la musique.

Divisée en 10 grandes parties, pour près d’une heure de musique, cette tâche est répartie entre sept arrangeurs qui auront deux mois pour fournir conducteurs (la partition du chef d’orchestre, qui contient ce que jouent tous les instruments) et parties séparées (les partitions individuelles des musiciens).

Nous pouvons également compter sur certains arrangements déjà existants : Guardia Millennial Fair et le medley Schala’s Theme – Corridors of Time. La question est de savoir si nous les gardons dans leur mouture actuelle ou s’il nous faut les adapter.

Dans le cas de Schala’s Theme – Corridors of Time, la quasi-totalité de l’arrangement s’intègre parfaitement à la trame que nous avons dessinée, par son caractère contemplatif, à la manière d’un portrait musical. Le seul changement qui s’impose, en dehors de quelques ajustements d’orchestration, concerne sa conclusion : en effet, en lieu et place d’une coda (c’est comme ça que les musiciens appellent la partie finale d’un morceau ; en italien, ça veut dire “queue” — on retrouve cette origine latine (cauda, caudae) dans la nageoire caudale, qui est la nageoire impaire (les nageoires impaires d’un animal aquatique sont celles situées sur son axe de symétrie et qui, par opposition aux nageoires paires, sont uniques) terminant le corps d’animaux aquatiques, par exemple les poissons), en lieu et place, disions-nous, d’une coda éthérée et élégiaque, la narration générale implique un virage soudain pour relancer l’action.

Guardia Millennial Fair, en revanche, pose plus de problèmes et nécessite une adaptation plus poussée (voir La minute technique des arrangeurs (où qu’on parle mécanique mais qu’on écoute de la belle musique quand même)).

Cette partition est encore un peu vide…

Et voilà le travail !

En ce début d’été, les sept arrangeurs sont donc à l’ouvrage. Le travail d’arrangement se divise en plusieurs étapes. Le relevé, d’abord, consiste à écouter la musique originale et transcrire sur partition les éléments importants. L’arrangement en lui-même consiste à organiser tous ces éléments et à les rendre jouables par l’orchestre ; c’est à ce moment que l’arrangeur peut marquer la musique de sa “patte” artistique et laisse libre cours à son imagination (la partition de Chrono Trigger regorge de clins d’œil et d’easter eggs en tous genres — de la plus grandiose superposition simultanée de thèmes à l’incantation en langue latine de la recette du flan aux poires). Enfin, la mise en page définitive permet de fournir au chef et aux musiciens de belles partitions, faciles à lire, gage de confort pour tous.

La coordination de l’équipe implique un suivi rigoureux, et chacun informe régulièrement les autres de l’état d’accomplissement de sa tâche via la google sheet ad hoc : tout le monde peut ainsi avoir une vision d’ensemble du projet, ce qui permet d’anticiper les éventuelles surcharges de travail si un extrait demande plus de temps que prévu.

À quelques accrocs mineurs près, l’organisation fonctionne et le 16 août, à la date fixée, soit précisément une semaine avant le début de l’Académie d’été, toutes les partitions sont prêtes à être imprimées (une heure vingt-huit chez l’imprimeur !) et mises en pochettes individuelles (onze heures cinquante-deux de tri !). Le futur apparaît plus que radieux…

Un screenshot délicatement posé sur la peinture

Mais quel bel homme musclé !

… mais l’aventure n’est pas terminée pour autant. Il reste une dernière étape : l’élaboration des visuels qui seront projetés tout au long du concert Chrono Trigger. La réflexion autour de ces projections apparaît très tôt dans la chronologie du projet : elle commence au moment où nous établissons la forme définitive du medley, en juin. On décide à ce moment-là d’accompagner chaque grande partie musicale de plusieurs visuels : une aquarelle originale, ainsi que quelques screenshots (finalement, une bonne centaine) du jeu. Ce choix répond à des considérations artistiques, mais aussi à des questionnements purement techniques : la résolution originale du jeu ainsi que son format en 4:3, notamment, n’offriront pas un confort de visionnage suffisant en salle. Le recours à ces peintures permet ainsi de déployer harmonieusement la narration sur la totalité de l’écran 16:9 et d’installer l’ambiance générale. Les screenshots se posent alors délicatement sur la peinture et précisent l’action et les situations de la narration en synchronisation avec la musique.

Si la production des peintures peut être anticipée (elles sont intimement associées à la construction générale de la trame narrative), la collecte des screenshots du jeu en revanche ne commence que tardivement. En effet, la construction de l’arrangement est connue dans ses grandes lignes, mais la durée exacte et la nature des ses ambiances et de ses enchaînements ne pourront être précisément définies qu’une fois les arrangements terminés ; or il faut ces précisions, sous forme de partitions définitives et de maquette audio, pour commencer le glanage des images in game et les associer au grand medley Chrono Trigger.

Cependant, il faut aussi composer avec le calendrier très chargé de l’organisation de l’Académie d’été : les membres du comité artistique font aussi partie de l’équipe administrative de l’orchestre et la montagne de travail en vue du concert du 23 août requiert toute leur attention (recrutements de dernière minute, protocoles sanitaires, gestion des transports…). De fil en aiguille, le rassemblement des visuels est retardé au point qu’il faut organiser des “réunions images” de l’extrême pendant l’Académie, entre les répétitions, durant les repas, et tard le soir au milieu de soirées karaoké (Covid-friendly, bien évidemment, mais bruyantes quand même)… La dernière pièce de l’édifice est donc posée le jeudi 27 août aux alentours de 2h du matin, soit trois jours avant le concert.

On y est presque. L’orchestre entame son avant-dernière journée de répétition, la Team Miam™ prépare huit kilos de gâteaux aux pommes pour le goûter, l’équipe logistique finalise les derniers détails techniques avec la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs, l’équipe com’ recrute des volontaires pour tenir les stands de goodies… Bref, c’est une machine bien différente qui se met en mouvement pour enfin donner vie à tout ce travail de création, une machine de concert, dont on vous parlera dans un prochain article !

La minute technique des arrangeurs (où qu’on parle mécanique mais qu’on écoute de la belle musique quand même)

Toutes les idées ne peuvent pas être gardées…

Aujourd’hui : une petite analyse comparative des différents arrangements de Guardia Millennial Fair.

Notre arrangement préexistant de Guardia Millennial Fair est conçu pour s’intégrer à un concert qui brasse beaucoup de musiques de jeux différents. Il possède ainsi sa propre logique interne et sa forme est très définie : un début brumeux, puis la musique originale (qui n’apparaît qu’une seule fois dans son déroulé complet) et une fin qui retombe dans le brouillard : c’est un objet singulier et autonome.

Pour le spectacle Chrono Trigger, l’approche est tout autre : Guardia Millennial Fair est l’introduction du concert. L’arrangement doit donc installer l’ambiance du jeu et, comme c’est une partie d’un tout qui dure une heure (plutôt qu’un tout qui dure cinq minutes comme l’arrangement précédent), il a le temps de le faire : il en profite pour faire entendre deux fois la piste originale dans son intégralité, offrant en outre quelques petits clins d’œil à l’univers du jeu. Comme le précédent, il débute nimbé de brume, mais cette fois il n’y retourne pas : il s’ouvre ensuite sur le thème de Chrono.

Le jeu des sept différences...

Crédits :

Conception et écriture : Julien, Nebouldeneu et Patabrielle

Vidéo “Main Theme – Chrono Trigger”
Extrait du concert donné le 29 août 2020 à la MPAA, Paris
Composition : Yasunori Mitsuda
Arrangement : Julien
Captation vidéo : Malikorne, Psykoto, Grreg, Cyril Panda, Civel Capareda
Captation sonore : Guillaume Defer
Chef d’orchestre et montage vidéo : Nebouldeneu

Extraits audios, arrangeurs :

Guardia Millennial Fair – Arr. 2015 : Nebouldeneu
Guardia Millennial Fair (Présent 1) – Arr. 2020 : Julien
(Bonus) Guardia Millennial Fair (Présent 2) – Arr. 2020 : Tæbœbœ
Corridors of Time : Nebouldeneu
Trial, (Boss Battle et Battle 01) : Tæbœbœ
The Legend of Zelda: Ocarina of Time, extrait de Market Place – Arr. 2018 : Julien

Illustrations : plein de gens !